Source officielle : Cet article s’appuie sur le Monthly Report du MICA Center (Marine Nationale française) pour le mois d’avril 2026. Télécharger le rapport complet (PDF, 6,2 Mo)
Le Golfe d’Aden renoue, en ce printemps 2026, avec une réalité que les professionnels du maritime croyaient révolue depuis le début de la décennie : la piraterie somalienne organisée. Le rapport mensuel du MICA Center (Marine Nationale française) pour le mois d’avril 2026 documente de façon précise et préoccupante la résurgence structurée de plusieurs Pirate Action Groups (PAG) opérant depuis la côte somalienne.
Une rupture après 528 jours d’inactivité
Le chiffre est frappant : les PAG somaliens avaient observé 528 jours de silence opérationnel après l’attaque du MV BASILIK le 23 mai 2024. C’est en novembre 2025 qu’un premier groupe a repris la mer, opérant depuis un boutre utilisé comme navire-mère, en menant plusieurs tentatives d’abordage qui ont toutes échoué. Puis la séquence s’est accélérée entre janvier et mars 2026 avec 4 hijacks de boutres et de barques de pêche — des actes préparatoires classiques visant à constituer une flotte de navires-mères.
La rupture de rythme intervient le 9 avril 2026 : un boutre est hijacké au large de Bargal (Somalie). Particularité notable selon le MICA Center : les auteurs portent des uniformes militaires et tentent de contacter les navires marchands par VHF. Le 20 avril, un second boutre, l’ALKHAYR 2, est saisi dans les eaux territoriales somaliennes au large de Hafun. Il sera très probablement utilisé comme base pour l’attaque suivante.
Trois navires marchands capturés en dix jours
À partir du 21 avril, les PAG passent aux actes contre des cibles commerciales :
21 avril — HONOUR 25 (pétrolier) : attaqué au large de la baie de Hafun, à 30 milles de la côte, en lien probable avec le hijack de l’ALKHAYR 2 la veille. Le navire, émettant son AIS de façon intermittente, est dérouté vers le sud et mouille à 2 milles du littoral somalien, au nord-est de Durdura.
25 avril — FAHAD (boutre) : saisi peu après sa sortie de Mogadiscio, chargé de citrons séchés, par environ 11 individus à 10 milles de la côte de Dhinowda. Selon le MICA Center, il s’agit très vraisemblablement d’un groupe distinct opérant plus au sud — ce qui confirme la présence de plusieurs PAG indépendants.
26 avril — SWARD (cargo) : hijacké à 23h00 LT près de la zone de Godobjiran, à 13 milles de la côte, par 10 pirates armés à bord de 3 skiffs. Le boutre FAHAD a vraisemblablement servi de navire-mère pour cette attaque. Le SWARD émet son AIS de façon intermittente et se trouve à l’ancre à 1,5 mille de la côte, à 37 milles au nord-est de Shinoode.
Le 28 avril, le pétrolier MINERVA PISCES est approché par un probable PAG à 485 milles au nord-est de Mogadiscio — signalant l’extension de la zone de menace bien au-delà des 200 milles habituels.
Début mai : la menace déborde vers le Yémen
Les incidents se poursuivent en mai, confirmant une dynamique qui dépasse le simple phénomène du mois d’avril :
1er mai — NEW VENTURE : approche suspecte signalée dans l’IRTC (corridor de transit recommandé), un skiff contenant 7 individus lourdement armés dont un lance-roquettes s’approche à 10 mètres. Le navire effectue une manœuvre brusque et les pirates se retirent.
2 mai — EUREKA (pétrolier, pavillon togolais) : hijacké à l’ancre près du port de Qana, dans la province de Shabwa (Yémen), à 08h00 LT. Le navire est conduit vers Bosaso, dans la région du Puntland somalien, où il mouille à 3,5 milles de la côte. C’est un développement particulièrement notable : un PAG a attaqué un navire dans les eaux territoriales yéménites.
2 mai — TRIKERI (vraquier) : approche suspecte d’un bateau de pêche et d’une petite embarcation au large d’Al Mukalla (Yémen). Des coups de semonce dispersent les assaillants.
Pourquoi maintenant ? Le vide sécuritaire créé par les crises régionales
Le MICA Center souligne un facteur déterminant : les patrouilles navales internationales déployées dans le corridor du Golfe d’Aden depuis 2008 sont massivement mobilisées par deux crises simultanées. D’un côté, les tensions autour du détroit d’Ormuz, où l’IRGC-N contrôle désormais le corridor de Larak et où la marine américaine maintient un blocus en vigueur depuis le 13 avril 2026 dans le golfe d’Oman. De l’autre, le contexte régional élargi qui mobilise les ressources de la coalition navale.
Ce double assèchement des patrouilles crée une fenêtre d’opportunité que les PAG somaliens ont clairement identifiée et exploitée. À cela s’ajoute le paradoxe de la rerouting : les grandes compagnies maritimes qui évitent Bab el-Mandeb via le cap de Bonne-Espérance se retrouvent à naviguer dans des eaux historiquement plus exposées à la piraterie, avec moins de couverture navale à disposition.
Ce que cela implique pour les opérateurs de yachts
Pour les capitaines et gestionnaires de flotte, les recommandations du MICA Center sont sans ambiguïté. La zone de danger s’étend désormais du Golfe d’Aden aux eaux yéménites et somaliennes jusqu’à 750 milles au large des côtes. Les yachts — lents, faible franc-bord, valeur perçue élevée — constituent des cibles opportunistes attractives.
Les BMP (Best Management Practices) restent le socle minimal pour tout transit dans la région : coordination avec le MSCHOA avant départ, veille radio continue, mesures de durcissement passif du navire, personnel de sécurité armé (PCASP). Tout comportement inhabituel — boutres à vitesse élevée, équipages anormalement réduits, embarcations remorquant des skiffs — doit être immédiatement signalé à l’UKMTO ([email protected], +44 239 222 2065) ou au MICA Center ([email protected], +33 298 149 917).
La situation reste hautement volatile. Les opérateurs sont invités à consulter les rapports mensuels du MICA Center et les alertes en temps réel du MSCIO avant et pendant tout transit dans la région.