Depuis le 10 avril 2026, les passeports des membres d’équipage non européens ne portent plus de tampon d’entrée ou de sortie dans l’espace Schengen. Le système EES (Entry/Exit System), déployé progressivement depuis octobre 2025, est désormais pleinement opérationnel dans les 25 États membres concernés, ainsi que dans quatre pays non-UE membres de l’espace Schengen. Ce changement, discret en apparence, transforme en profondeur les procédures d’immigration pour les équipages de superyachts et soulève des questions opérationnelles urgentes.
Ce qui change concrètement
L’EES remplace le tampon physique par un enregistrement numérique centralisé. À chaque entrée et sortie de l’espace Schengen, les ressortissants non-UE qui ne nécessitent pas de visa doivent désormais enregistrer leurs données biométriques auprès des autorités frontalières : données passeport, empreintes digitales et reconnaissance faciale.
La règle des 90 jours sur 180 reste inchangée dans son principe, mais son application est désormais automatisée et stricte. Là où un tampon oublié ou mal lisible laissait parfois une marge d’interprétation, le registre numérique, lui, ne ment pas. L’écart entre le nombre de jours passés dans l’espace Schengen et la limite autorisée est calculé en temps réel.
Le problème du départ : qui peut enregistrer quoi, et quand ?
Le changement le plus significatif pour les opérateurs de yachts concerne l’enregistrement du départ. Avant l’EES, un marin pouvait faire enregistrer son départ au moment de son embarquement, interrompant ainsi le décompte des 90 jours. Désormais, l’enregistrement intervient au moment du départ effectif du navire vers des eaux extra-Schengen.
Pour les yachts en maintenance longue ou en cale sèche — des périodes qui durent fréquemment six à huit mois — cette modification change tout. Un équipage non-UE affecté à un navire en chantier à Gênes, Barcelone ou Marseille peut théoriquement se retrouver en infraction bien avant la fin des travaux.
Le second problème est l’accès à la preuve. Seules les douanes, la police aux frontières et les services d’immigration ont accès à la base de données EES. L’équipage, lui, n’a aucun justificatif portable de son statut légal. L’Association des Professionnels du Yachting (PYA) recommande de pallier ce vide par des enregistrements personnels : cartes d’embarquement, photos, journaux de bord détaillant chaque entrée et sortie.
L’Italie dans une position à part
La situation est particulièrement tendue en Italie. Les autorités italiennes exigent que les yachts quittent les eaux italiennes dans les dix jours pour que l’enregistrement du stamp-out soit pris en compte. Cette interprétation — plus stricte que celle retenue par les autres pays Schengen — crée une distorsion de concurrence directe.
À Gênes, les professionnels de la nautique estiment que cette lecture restrictive pourrait entraîner une perte de plus de 40 % de la clientèle internationale. Face à cette menace, des acteurs comme Confindustria Genova et Genova For Yachting ont demandé le rétablissement des pratiques antérieures — une bataille similaire avait déjà été menée en 2021 et tranchée en faveur de l’industrie en 2023.
La France et l’Espagne, elles, refusent cette interprétation. Pour les armateurs qui ont le choix du chantier, la localisation du refit devient une question de compliance autant qu’une question de coût.
Ce que les capitaines et gestionnaires doivent faire maintenant
Dans ce contexte, plusieurs mesures s’imposent à court terme pour les professionnels concernés :
- Faire le point sur les nationalités à bord : identifier quels membres d’équipage sont soumis à l’EES et calculer précisément leurs jours restants dans l’espace Schengen.
- Documenter chaque mouvement : en l’absence de preuve portable, le journal de bord et les archives de navigation deviennent des documents d’immigration à part entière.
- Anticiper les rotations d’équipage : planifier les arrivées et départs de manière à ne pas exposer les membres non-UE à un dépassement de délai involontaire.
- Suivre l’évolution de l’interprétation italienne : des négociations sont en cours entre les professionnels et les autorités. Une clarification réglementaire est attendue.
L’ETIAS en approche
L’EES n’est qu’une première étape. Le système ETIAS (European Travel Information and Authorisation System), équivalent européen de l’ESTA américain, devrait entrer en vigueur fin 2026. Il s’appliquera aux ressortissants de pays tiers dispensés de visa et introduira une autorisation préalable obligatoire avant tout séjour dans l’espace Schengen. Les équipages concernés devront effectuer cette démarche en ligne avant chaque arrivée en Europe.
Pour les gestionnaires de yachts, la planification administrative des saisons méditerranéennes ne sera plus jamais la même.