Le Designated Person Ashore (DPA) est l’un des rôles les plus exigés — et les plus mal compris — du Code ISM. Exigé depuis 1998 par le chapitre IX de la convention SOLAS, il incarne le lien obligatoire entre la direction générale de la Compagnie et le navire. Pour un superyacht privé détenu via une holding ou un family office, se pose rapidement la question : faut-il recruter un DPA salarié, ou externaliser le rôle auprès d’un cabinet spécialisé ?
Nous tenons ce rôle aujourd’hui pour un armateur, sous pavillon Marshall Islands. Ce retour d’expérience concret peut aider à trancher.
Ce qu’exige le Code ISM
Le Code ISM (ISM Code, version consolidée 2018) définit le DPA au paragraphe 4 :
« To ensure the safe operation of each ship and to provide a link between the Company and those on board, every Company, as appropriate, should designate a person or persons ashore having direct access to the highest level of management. The responsibility and authority of the designated person or persons should include monitoring the safety and pollution prevention aspects of the operation of each ship and ensuring that adequate resources and shore-based support are applied, as required. »
Trois éléments clés en ressortent :
- « Ashore » — à terre, pas à bord. Le DPA n’est pas le capitaine.
- « Direct access to the highest level of management » — accès direct à la plus haute instance dirigeante. Pas de niveau intermédiaire filtrant, pas de hiérarchie qui s’interpose.
- « Responsibility and authority » — responsabilité et autorité. Ce n’est pas un rôle consultatif : le DPA doit pouvoir arrêter un navire si la sécurité l’exige.
La fonction est précise. Elle implique une disponibilité réelle, une compétence maritime avérée, et un pouvoir effectif sur le navire. Ce n’est pas un titre honorifique.
Externalisation : ce qui est admis, ce qui ne l’est pas
La résolution OMI MSC-MEPC.7/Circ.8 et les directives des pavillons confirment que le rôle de DPA peut être externalisé, sous plusieurs conditions strictes :
- Contrat écrit entre la Compagnie (l’armateur) et le cabinet externalisé, décrivant précisément les obligations, l’autorité et les délais de réponse du DPA.
- Déclaration formelle au pavillon, qui enregistre le nom, les coordonnées et les qualifications du DPA externalisé.
- Accès direct et documenté du DPA à la plus haute instance dirigeante — pas de filtrage par un intermédiaire.
- Indépendance vis-à-vis des prestataires techniques et des fournisseurs du navire, pour éviter les conflits d’intérêts.
- Disponibilité 24/7 pour les incidents et les échanges avec le navire.
Certains pavillons plus stricts (Norvège, Royaume-Uni) exigent en plus une qualification maritime personnelle du DPA externalisé — typiquement un niveau brevet de capitaine au long cours, chef mécanicien ou auditeur ISM formellement certifié.
Les arguments pour externaliser
Pour un armateur qui détient un ou deux yachts, recruter un DPA salarié pose trois problèmes :
- Coût fixe élevé pour une charge intrinsèquement variable. Un DPA sérieux, doté de l’expérience requise, se rémunère entre 120 000 € et 200 000 € par an charges comprises. Cela représente un coût justifié sur 5-10 navires, pas sur un ou deux.
- Continuité — un DPA salarié part en congés, tombe malade, démissionne. Qui assure la continuité du rôle sur cette période ? Un contrat externalisé comprend par construction une garantie de service 12 mois sur 12.
- Compétence multi-pavillon — un DPA externalisé qui suit plusieurs navires acquiert une expertise comparative que vous ne construisez pas en interne sur un seul yacht.
Pour un family office détenant un ou plusieurs yachts parmi d’autres actifs, ces trois arguments se combinent avec un quatrième : la discrétion. Intégrer un DPA salarié dans l’organisation du family office introduit une ligne hiérarchique nouvelle, avec accès à des informations sensibles (identité réelle des bénéficiaires, structure de détention, routes de navigation). Externaliser auprès d’un cabinet tenu par un NDA strict préserve la confidentialité.
Les limites à connaître
L’externalisation n’est pas adaptée à toutes les configurations :
- Flotte importante (≥ 5 navires sous la même Compagnie) : le coût fixe d’un DPA salarié devient compétitif, et la cohérence opérationnelle pèse davantage.
- Opérations en charter commercial intense : la fréquence des incidents et l’intensité des obligations opérationnelles justifient une présence interne.
- Pavillon imposant une présence locale : certains pavillons exigent que le DPA réside dans la juridiction du registre ou dans le pays de résidence de la Compagnie.
Dans ces cas, la solution hybride (DPA salarié + back-up externalisé pour la continuité) est parfois la plus pertinente.
Notre retour d’expérience : DPA actif sous pavillon Marshall Islands
Cursorio exerce actuellement la fonction de DPA externalisée pour un navire de 499 UMS (GT) sous pavillon Marshall Islands. Notre Compagnie est enregistrée auprès de l’OMI sous le numéro unique de compagnie 6391845, condition préalable à toute accréditation par une société de classification et à l’exercice d’un rôle DPA reconnu.
Concrètement, notre mandat couvre :
- Revue trimestrielle du SMS (Safety Management System) — cohérence, actualisation, suivi des non-conformités.
- Management Review annuel — rédigé avec le capitaine, validé par la plus haute instance de la Compagnie, archivé dans un format audit-ready.
- Circuit d’escalade direct — ligne téléphonique dédiée 24/7 entre capitaine et DPA, sans intermédiaire. Journal d’appel documenté, traçable en audit.
- Traitement des near-miss et des accidents — réception du rapport capitaine, analyse cause racine, recommandations d’amélioration, intégration au cycle SMS.
- Interface avec le Marshall Islands Maritime Administrator — déclarations, réponses aux circulaires, renouvellement du DOC et du SMC.
- Préparation et accompagnement des audits ISM — avec préalablement un pré-audit interne piloté selon notre méthodologie.
Sur les douze premiers mois de ce mandat, nous avons traité trois near-miss (sans blessure), conduit un pré-audit ISM complet refermé avec une seule non-conformité mineure au passage de l’audit officiel, et refondu deux procédures SMS (gestion carburant et response plan pollution). Le capitaine conserve son autorité pleine à bord ; nous lui apportons le back-office à terre, l’accès réglementaire et l’indépendance de jugement sur les sujets sensibles.
Coût indicatif
Pour un mandat DPA externalisé sur un superyacht privé, le tarif annuel se situe typiquement entre 15 000 € et 40 000 € hors taxes, selon :
- le tonnage et la complexité du navire (un 499 GT est plus simple qu’un 2 000 GT) ;
- le pavillon et ses exigences spécifiques ;
- la fréquence opérationnelle (navire en service continu vs saisonnier) ;
- les services additionnels (DPA + CSO, ou DPA isolé, ou DPA + accompagnement audits).
Ce coût est marginal comparé à l’exposition d’une non-conformité majeure non refermée, qui peut entraîner la suspension du SMC, l’immobilisation du navire, et un risque juridique significatif pour l’armateur.
Comment choisir son DPA externalisé
Quelques critères non négociables :
- Numéro IMO Company — le cabinet doit être enregistré auprès de l’OMI (condition préalable à la reconnaissance par les sociétés de classification).
- Expérience DPA réelle — demander la liste des mandats actifs (anonymisés), l’ancienneté du rôle, les pavillons couverts.
- Indépendance — le cabinet ne doit pas être lui-même fournisseur du navire (chantier, courtier, fournisseur d’équipage) sur le même mandat, pour éviter les conflits d’intérêts.
- Disponibilité contractuelle 24/7 — engagement écrit, pas simplement un numéro qui ne répond pas le week-end.
- NDA systématique — la confidentialité doit être au cœur du mandat.
- Qualification maritime personnelle du DPA nommé — le pavillon vérifiera ce point lors de l’enregistrement.
En synthèse
Le rôle de Designated Person Ashore est trop exigeant pour être délégué à la légère, mais trop lourd à internaliser pour un armateur ayant un ou deux navires. L’externalisation auprès d’un cabinet reconnu — enregistré OMI, expérimenté sur les navires de superyacht, indépendant des fournisseurs — est la configuration optimale pour la grande majorité des armateurs privés et des family offices.
Chez Cursorio, nous tenons ce mandat aujourd’hui, en conditions réelles, pour un armateur sous pavillon Marshall Islands. Nous proposons cette fonction à d’autres armateurs dans le cadre d’un mandat de gestion complet, d’une mission audit ISM/ISPS, ou de manière autonome pour des navires déjà gérés en interne qui souhaitent uniquement sécuriser leur couverture DPA.